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MAITRES ET VALETS

L'île des esclaves

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ess.shtml

La dimension morale de L'Île des esclaves

L’ÎLE DES ESCLAVES de MARIVAUX

 

la dimension morale

dans

L’ÎLE DES ESCLAVES

de MARIVAUX

 

 

 

 

 

Introduction :

 

Marivaux, dans la pièce de théâtre  L’Île des Esclaves, nous présente une petite île où résident d’anciens esclaves. Mais derrière cette île qui présente un caractère utopique en apparence, l’auteur produit ici une réflexion morale sur la hiérarchie sociale de l’époque. Il nous propose différentes manifestations de cette morale. Nous verrons dans une première partie la volonté de Trivelin, dans une seconde la morale chrétienne, dans une troisième partie l’évolution hiérarchique et dans une quatrième et dernière partie le réformisme moral.

 

DIMENSION MORALE

 

Morale chrétienne ? Morale de « l’honnête homme »  ?

 

 

 

Après avoir vu la volonté de Trivelin, nous allons passer à la morale galante de la pièce, car celle-ci est très présente dans la pièce L’Île des Esclaves et semble très significative. Cette morale de " l’honnête homme " se différencie autant par les gestes que le champ lexical de la galanterie. Nous allons donc commencer par voir ces gestes relevant de la courtoisie qui était très importante au 18ème siècle.

 

Lecture du passage scène 6 ligne 54 :

 

Situation : Arlequin et Cléanthis ont pris la place de leurs maîtres. Débute alors une parodie galante entre ces deux nouveaux maîtres. Arlequin déclare sa flamme à Cléanthis.

 

CLEANTHIS : Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. (Continuant.) Je savais bien que mes grâces entreraient pour quelque chose ici. Monsieur, vous êtes galant. Vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs ; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.

ARLEQUIN : Et moi, je vous remercie de vos dispenses.

CLEANTHIS : Vous m’allez dire que vous m’aimez, je le vois bien ; dites, Monsieur, dites ; heureusement on n’en croira rein. Vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.

ARLEQUIN : l’arrêtant par le bras, et se mettant à genoux : Faut-il m’agenouillez, Madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux ?

CLEANTHIS : Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d’affaires ; levez-vous. Quelle vivacité ! Faut-il vous dire qu’on vous aime ? Ne peut-on être quitte à moins ? Cela est étrange.

ARLEQUIN riant à genoux : Ah ! ah ! ah ! que cela va bien ! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages.

CLEANTHIS : Oh ! vous riez, vous gâtez tout.

ARLEQUIN : Ah ! ah ! par ma foi, vous êtres bien aimable et moi aussi. Savez-vous ce que je pense ?

CLEANTHIS : Quoi ?

ARLEQUIN : Premièrement, vous ne m’aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde.

 

Après lecture de ce passage, on s’aperçoit que ces principes de la morale définissent une éthique du " compromis " idéologique : le devoir de l’honnête homme. On peut alors voir que tout au long de la pièce l'objectif des personnages est de se comporter avec générosité, et non pas de changer l’ordre établi. Cela est comparable à l’univers cornélien des gens bien nés. Maîtres et valets vivent ici un apprentissage moral, un itinéraire initiatique semblable à celui d’autres personnages du théâtre de Marivaux. Ainsi, on pourra prendre comme comparaison Araminte dans Les Fausses Confidences Araminte profite d’une surprise de l’amour pour affirmer son autonomie et sa liberté, en tranchant les liens avec sa mère et la société, en transgressant les règles. Elle changera ainsi d’univers, entrant dans celui du pardon. Elle ridiculise avec mépris la petite société qui l’entoure, Araminte réalisera un effort de lucidité et de courage pour se hisser au-dessus des contingences ordinaires. La morale de l’honnête homme apparaît aussi dans Dom Juan car le serviteur a les bonnes manières tandis que Dom Juan qui se sert de sa galanterie pour séduire mais il ne respecte pas la femme donc cette morale de l’honnête homme, est bafouée elle n’a plus aucune valeur respectueuse, il n’y a plus aucune éthique ; heureusement, le valet lui, respecte cette morale de l’époque.

 

Ainsi, une lecture morale peut être proposée dans tout le théâtre de Marivaux. Nous pouvons donc conclure qu’une certaine morale de l’honnête homme est présente dans la pièce L’Île des Esclaves. Je vais maintenant céder ma place à Florent qui va vous présenter à son tour la volonté de Trivelin.

 

 

 

L’ÉVOLUTION HIÉRARCHIQUE

 

Sans prôner une société complètement égalitaire, Marivaux, dans L’Île des Esclaves, s’interroge sur le poids des inégalités et dénonce les abus dont les maîtres sont coutumiers.

 

Au début de la pièce, on s’aperçoit que Marivaux considère réellement Cléanthis et Arlequin comme des esclaves.

 

Scène I, lignes 66-97

 

ARLEQUIN : Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m’en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là, et le gourdin est dans la chaloupe.

IPHICRATE : Eh, ne sais-tu pas que je t’aime ?

ARLEQUIN : Oui ; mais les marquent de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ; s’ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s’il s’en vie, cela se passera, et je m’en goberge.

IPHICRATE un peu ému : Mais j’ai besoin d’eux, moi.

ARLEQUIN indifféremment : Oh, cela se peut bien, chacun a ses affaires ; que je ne vous dérange pas.

IPHICRATE : Esclave insolent !

ARLEQUIN : riant

Ah, ah ! vous parlez la langue d’Athènes, mauvais jargon que je n’entends plus.

IPHICRATE : Méconnais-tu ton maître et n’es-tu plus mon esclave ?

ARLEQUIN  se reculant d’un air sérieux : Je l’ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne : les hommes ne valent rien. Dans le pays d’Athènes, j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort : eh bien, Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que soi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela était juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là, tu m’en diras ton sentiment, je t’attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami, je vais trouver mes camarades et tes maîtres. (Il s’éloigne).

 

En attribuant le nom d’esclaves, et non celui de domestiques, Marivaux montre à travers cet extrait combien les serviteurs de son temps sont méprisés et dévalorisés. Tel Iphicrate, bien de maîtres oublient de voir en eux des êtres humains. Suite à cette démonstration du pouvoir qu’exerçait Iphicrate sur Arlequin, la pièce de Marivaux subit un renversement de situation, à savoir l’inversion des rôles maîtres/esclaves. Le fait que cette inversion soit possible démontre que la hiérarchie sociale ne repose sur aucune vérité. En invitant Arlequin et Iphicrate à échanger leurs rôles, Trivelin prouve que l’inégalité n’est pas une fatalité : les choses peuvent évoluer. On le voit à travers les Fausses Confidences de Marivaux, où Dorante, valet au début de la pièce, subit une évolution en devenant le mari d’Araminte.

 

à la ligne 62 de la scène 9, Iphicrate prononce ces quelques lignes à Arlequin.

 

Scène IX,   lignes 62-66

 

IPHICRATE s’approchant d’Arlequin : Mon cher Arlequin ! Fasse le ciel, après ce que je viens d’entendre, que j’aie la joie de te montrer un jour les sentiments que tu me donnes pour toi ! Va, mon cher enfant, oublie que tu fus mon esclave, et je me ressouviendrai toujours que je ne méritais pas d’être ton maître.   

 

Les deux anciens patrons demandent à leurs anciens esclaves d’oublier ce passage de leur vie. En fait, Cléanthis et Arlequin, esclaves au début de la pièce, se retrouvent valets et même plus, puisque Iphicrate et Euphrosine leur demandent d’êtres leurs égaux.

 

La vie sociale est semblable au destin des hommes : elle est sujette aux caprices et sujette au hasard. Rien n’y est définitivement acquis. Le hasard permet pour les maîtres de posséder à la naissance " de l’or, de l’argent et des dignités " comme le dit Cléanthis à la scène 10. Mais tous les êtres humains, maîtres ou esclaves, sont fondamentalement de la même nature.

 

 

 

LES PRINCIPES D’UN RÉFORMISME MORAL

 

En vérité, le dramaturge aspire moins à une remise en cause de l’ordre établi qu’à une réforme des comportements et des cœurs.

 

On peut voir que tout au long de la pièce, jamais Cléanthis et Arlequin ne sont présentés comme des êtres parfaits. En vérité, le dramaturge n’oppose jamais les mauvais maîtres aux bons esclaves. Ou alors le vaniteux et le vrai, le fourbe et le loyal.

 

En fait, le but de Marivaux est d’éveiller les consciences, susciter la fraternité, l’entraide et la vertu. La révolution qu’il revendique est morale sans être politique.

 

Je vais maintenant vous lire la scène 10 de la ligne 55 à la ligne 73 :

 

EUPHROSINE tristement : Ma chère Cléanthis, j’ai abusé de l’autorité que j’avais sur toi, je l’avoue.

CLEANTHIS : Hélas ! Comment en aviez-vous le courage ! Mais voilà qui est fait, je veux bien oublier tout, faites comme vous voudrez. Si vous m’avez fait souffrir, tant pis pour vous, je ne veux pas avoir à me reprocher la même chose, je vous rends la liberté ; et s’il y avait un vaisseau, je partirais tout à l’heure avec vous : voilà tout le mal que je vous veux ; si vous m’en faites encore, ce ne sera pas ma faute.

ARLEQUIN pleurant : Ah, la brave fille ! Ah, le charitable naturel !

IPHICRATE : Etes-vous contente, madame ?

EUPHROSINE avec attendrissement : Viens, que je t’embrasse ma chère Cléanthis !

ARLEQUIN à Cléanthis : Mettez-vous à genou pour être encore meilleure qu’elle.

EUPHROSINE : La reconnaissance me laisse à peine la force de te répondre. Ne parle plus de ton esclavage, et ne songe plus désormais qu’à partager avec moi tous les biens que les dieux m’ont donnés, si nous retournons à Athènes. 

 

Ici, on peut donc voir qu’à la fin de la pièce, on s’aperçoit que chaque personnage reprend sa place initiale. Mais ceci ne provient pas du fait que Marivaux devient subitement conformiste et réactionnaire. En fait, tout rentre dans l’ordre accoutumé, mais ceci car les hommes ont changé. Ils ne sont plus les mêmes.

 

 

 

LA VOLONTÉ DE TRIVELIN

 

Extrait scène III, p. 30-31

 

Situation du passage : Trivelin calme la colère d’Iphicrate et présente la coutume de l’île : maîtres et valets doivent échanger leur fonction afin que les maîtres prennent conscience de leur orgueil et en guérissent.

 

Trivelin : Ne m’interrompez point mes enfants. Je pense donc que vous savez qui nous sommes. Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent s’établir ici dans le ressentiment des outrages qu’ils avaient reçus de leurs patrons, la première loi qu’ils y firent fut d’ôter la vie à tous les maîtres que le hasard ou le naufrage conduirait dans leur île, et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves ; la vengeance avait dicté cette loi ; vingt ans après la raison l’abolit, et en dicta une plus douce. Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ; nous vous humilions, afin que nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été. Votre esclavage, ou plutôt votre cours d’humanité, dure trois ans, au bout desquels on vous renvoie si vos maîtres sont contents de vos progrès ; et, si vous ne devenez pas meilleurs, nous vous retenons par charité pour les nouveaux malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et, par bonté pour vous, nous vous marions avec une de nos citoyennes. Ce sont là nos lois à cet égard ; mettez à profit leur rigueur salutaire, remerciez le sort qui vous conduit ici ; il vous remet en nos mains durs, injustes et superbes ; vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir ; vous êtes moins nos esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains, c’est-à-dire humains, raisonnables et généreux pour toute votre vie.

 

Nous allons étudier la volonté de Trivelin, c’est lui qui est à l’origine de la morale de la pièce comme nous le montre cet extrait.

 

Dans ce passage Trivelin fait l’inventaire des lois de l’île, il informe Iphicrate et Arlequin de ce qui va se passer.

 

Ce n’est pas une vengeance. «  C’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ». Trivelin veut rendre les maîtres sains, humains, il ne veut pas changer les classes sociales, il veut juste enseigner la morale pour que le maître traite son valet avec plus de justice et de complaisance.

 

La morale consacre la vertu du valet qui a su pardonner et retourner à sa place tout en invitant leurs maîtres à moins d’orgueil.

 

Trivelin instaure une technique pédagogique pour l’apprentissage de la morale. Les maîtres devenus valets expérimentent la dureté de la condition domestique tandis que les valets devenus maîtres doivent éviter d’user de leur nouveau pouvoir pour se venger des humiliations subies.

 

C’est une leçon par expérience que nous donne Trivelin.

 

 

CONCLUSION

 

Pour conclure nous pouvons dire que Marivaux a écrit cette pièce pour faire partager ses idées, qui ne sont pas révolutionnaires car Marivaux ne veut rien changer dans l’ordre social établi mais juste faire la morale sur l’utilisation des privilèges dont il ne faut pas abuser et utiliser avec parcimonie. Il dit aussi que tous les humains sont de même nature qu’ils soient maîtres ou valets. L’humanité arrive tout de même à se frayer un passage à travers le labyrinthe de l’esclavagisme.

 

 

 


 

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