la critique sociale
Dans
l’Île
des esclaves.
SOMMAIRE.
INTRODUCTION :
- Contexte historique.
I. CRITIQUE DU STATUT
SOCIAL.
- Violence physique et morale
entre Iphicrate et Arlequin.
passage n° 1 : p.
84-85
-Violence morale à
travers Cléanthis et Euphrosine.
- Dépersonnalisation
des valets.
passage n° 2 : p.
55-56
II. CRITIQUE DES FEMMES.
- Avis de Marivaux sur les
femmes.
- Critique des femmes
à travers Euphrosine : le paraître
passage n° 3 : p. 61
CONCLUSION.
- Dresser un portrait de la
société et de ses défauts.
- Le Jeu de l’Amour
et du hasard.
- Les intentions et le but de
L'île des Esclaves.
passage n° 4 : p. 88
INTRODUCTION.
Contexte politique.
À l'époque où Marivaux écrivait
ses pièces le pouvoir absolutiste était contesté en France
où une révolte opposant les paysans et les seigneurs avait lieu.
Il y eut aussi l’affaire Law : ce banquier
anglais, sous Louis XIV essaya d’instaurer le billet de banque. Il
transforma la somme de la richesse de la France en billets. Seulement, la
richesse du pays reposait sur un homme qui faisait circuler plus d’argent
que la France n'en possédait, ce qui impliqua la faillite… Cette
expérience a marqué les mentalités. Dans L'île des Esclaves, des maîtres deviennent valets et cela arrive
réellement. La pièce se déroule sous la Régence qui
se caractérise par la recherche des plaisirs (cf. :
Fragonard, peintre de la Régence).
Contexte social.
Les nobles ont souvent beaucoup de domestiques alors que les
bourgeois ont généralement une servante unique qui dort
près de sa maîtresse, de ce fait, il y a une familiarité
entre elles, la plupart du temps.
Contexte culturel.
Des philosophes comme Voltaire ou Montesquieu contestent la
religion et la monarchie absolue et de Marivaux à Beaumarchais, la
satire individuelle s’élargit à des dimensions de satire
sociale.
Des salons sont créés et c’est à
travers eux que sont diffusées les idées nouvelles.
Les valets ne sont pas admis à la Comédie
française, même en payant leur place.
I. CRITIQUE DU STATUT
SOCIAL.
Dans cette pièce de Marivaux, il y a une critique du statut
social. En effet, on sait que le pouvoir des nobles n’est pas acquis par
le travail et le mérite mais il est transmis de façon
héréditaire. Cela implique donc que le maître, en
l’occurrence le noble donne des ordres parce qu’il en est ainsi
depuis sa naissance et le valet obéit comme il le fait depuis toujours.
Dans L'île des Esclaves, Iphicrate est un noble. Il a une
épée, privilège de la noblesse, et s’en sert
beaucoup pour se faire respecter d’Arlequin qui, lui, n’a que la
parole pour se défendre.
D’ailleurs, Iphicrate ne veut-il pas dire en grec " celui qui domine par la
force " ?
Entre ce maître et son valet s’est
installée une relation violente aussi bien physique que morale
qu’Arlequin n’hésite pas à dénoncer dès
la scène I par exemple lorsqu’il dit " les marques de
votre amitié tombent toujours sur mes épaules " ou
encore lorsqu’il avoue que les compliments d’Iphicrate
" ont coutume d’être faits à coup de gourdin "
; or, celui-ci étant dans la chaloupe, le maître ne peut faire
taire l’insolence de son valet.
Première
lecture : scène IX, p. 84-85 :
ARLEQUIN, pleurant : Et qui est-ce qui te dit que je ne t'aime plus ?
IPHICRATE : Tu m'aimes, et
tu me fais mille injures ?
ARLEQUIN : Parce que je me
moque un petit brin de toi, cela empêche-t-il que je t'aime ? Tu disais
bien que tu m'aimais, toi, quand tu me faisais battre ; est-ce que les
étrivières sont plus honnêtes que les moqueries ?
IPHICRATE : Je conviens que
j'ai pu quelquefois te maltraiter sans trop de sujet.
ARLEQUIN : C'est la
vérité.
IPHICRATE : Mais par combien
de bontés ai-je réparé cela !
ARLEQUIN : Cela n'est pas de
ma connaissance.
IPHICRATE : D'ailleurs, ne
fallait-il pas te corriger de tes défauts ?
ARLEQUIN : J'ai plus
pâti des tiens que des miens ; mes plus grands défauts,
c'était ta mauvaise humeur, ton autorité, et le peu de cas que tu
faisais de ton pauvre esclave.
IPHICRATE : Va, tu n'es
qu'un ingrat ; au lieu de me secourir ici, de partager mon affliction, de
montrer à tes camarades l'exemple d'un attachement qui les eût
touchés, qui les eût engagés peut-être à
renoncer à leur coutume ou à m'en affranchir, et qui m'eût
pénétré moi-même de la plus vive reconnaissance.
ARLEQUIN : Tu as raison, mon
ami, tu me remontres bien mon devoir ici pour toi ; mais tu n'as jamais su le
tien pour moi, quand nous étions dans Athènes. Tu veux que je
partage ton affliction, et jamais tu n'as partagé la mienne. Eh bien !
va, je dois avoir le cœur meilleur que toi ; car il y a plus longtemps que
je souffre, et que je sais ce que c'est que de la peine. Tu m'as battu par
amitié : puisque tu le dis, je te le pardonne ; je t'ai raillé
par bonne humeur, prends-le en bonne part, et fais-en ton profit. Je parlerai
en ta faveur à mes camarades, je les prierai de te renvoyer, et, s'ils
ne veulent pas, je te garderai comme mon ami ; car je ne te ressemble pas, moi
; je n'aurai point le courage d'être heureux à tes dépens.
IPHICRATE, s'approchant
d'Arlequin : Mon cher Arlequin,
fasse le ciel, après ce que je viens d'entendre, que j'aie la joie de te
montrer un jour les sentiments que tu me donnes pour toi ! Va, mon cher enfant,
oublie que tu fus mon esclave, et je me ressouviendrai toujours que je ne
méritais pas d'être ton maître.
Cette violence, symbole de puissance, se retrouve aussi chez
Euphrosine et Cléanthis.
Cléanthis
signifie en grec " fleur glorieuse ". Son nom était
déjà apparu dans L’Amphitryon de Molière où il désignait une
servante effrontée refusant la soumission.
Entre elle et sa maîtresse, la violence n’est
pas physique mais morale. Les exemples les plus frappants sont les
scènes III et IV dans lesquelles Cléanthis énumère
les défauts de sa maîtresse de façon très agressive.
Ces défauts n’apparaissent jamais lorsqu’elle est en public
car les maîtres portent un " masque " ; ils cachent
leur vrai visage pour plaire à leur entourage et seuls les valets, qui
les côtoient tous les jours, connaissent leur vraie nature.
Les valets critiquent, à travers les scènes
des portraits, le fait que les maîtres s’affublent de masques.
Mais, comme au théâtre, comme chacun le sait, il y a des
spectateurs, cette critique s’adresse au public. Les valets
n’étant pas admis à la Comédie française,
Arlequin et Cléanthis deviennent leur porte-parole, les porte-parole
d’une classe sociale obligée de subir tour à tour violences
physiques et morales.
Ces violences conduisent même à la
dépersonnalisation des valets : ils n’ont même plus de
noms et répondent seulement aux surnoms
" hé " pour Arlequin et " Sotte,
Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile " pour Cléanthis
Seconde lecture :
scène III, p. 55-56
TRIVELIN : Ah ça ! ma compatriote, - car je regarde
désormais notre île comme votre patrie, - dites-moi aussi votre
nom ?
CLEANTHIS, saluant : Je m'appelle Cléanthis ; et elle,
Euphrosine.
TRIVELIN : Cléanthis
? passe pour cela.
CLEANTHIS : J'ai aussi des
surnoms ; vous plaît-il de les savoir ?
TRIVELIN : Oui-da. Et quels
sont-ils ?
CLEANTHIS : J'en ai une
liste : Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile, et coetera.
EUPHROSINE, en soupirant : Impertinente que vous êtes !
CLEANTHIS : Tenez, tenez, en
voilà encore un que j'oubliais.
TRIVELIN : Effectivement,
elle vous prend sur le fait. Dans votre pays, Euphrosine, on a bientôt
dit des injures à ceux à qui l'on peut en dire impunément.
EUPHROSINE : Hélas !
que voulez-vous que je lui réponde, dans l'étrange aventure
où je me trouve ?
CLEANTHIS : Oh ! dame, il
n'est plus si aisé de me répondre. Autrefois il n'y avait rien de
si commode ; on n'avait affaire qu'à de pauvres gens : fallait-il tant
de cérémonies ? "Faites cela, je le veux ; taisez-vous,
sotte..." Voilà qui était fini. Mais à
présent, il faut parler
raison ; c'est un langage
étranger pour Madame ; elle l'apprendra avec le temps ; il faut se
donner patience : je ferai de mon mieux pour l'avancer.
TRIVELIN, à
Cléanthis :
Modérez-vous, Euphrosine. (À Euphrosine.) Et vous, Cléanthis, ne vous abandonnez point
à votre douleur. Je ne puis changer nos lois ni vous en affranchir : je
vous ai montré combien elles étaient louables et salutaires pour
vous.
Mais, il y a dans L'île
des Esclaves, une autre critique : la
critique des mœurs féminines de l’époque de Marivaux.
II. CRITIQUE DES
MŒURS FÉMININES.
Marivaux est issu de la petite noblesse de province. Il a
préféré fréquenter les bancs de
l’Université de droit plutôt que ceux des salons mondains.
En effet, il ne supportait pas les masques derrière lesquels se
dissimulait la société de l’époque en particulier
les femmes ; ceci se ressent beaucoup dans son écriture, que ce
soit dans L'île des
Esclaves, dans Le Jeu de
l’Amour et du hasard ou encore dans Les
Fausses Confidences.
Dans la scène III, Trivelin dit à
Cléanthis et Euphrosine qu’elles sont d’" un sexe
naturellement faible " et que de ce fait, elles ont dû
" céder plus facilement qu’un homme aux exemples de
hauteur, de mépris et de dureté ". Ceci indique que
Marivaux a de l’antipathie envers les femmes qu’il trouve
superficielles et facilement influençables.
Euphrosine, dont le nom signifie en grec " pleine
de gaieté " est l’incarnation même de la femme de
l’époque de Marivaux : elle est " vaine,
minaudière et coquette ", du moins c’est ainsi que la
décrit Cléanthis dans la scène 3.
Euphrosine subit en première chacune des
épreuves imposées par Trivelin, Arlequin et
Cléanthis : dans les scènes III et IV, elle est la
première à entendre son portrait peint par Cléanthis
à la suite duquel elle se doit d’admettre ses défauts.
Ensuite, vient le tour d’Iphicrate. Puis dans la scène VIII, elle
est courtisée par Arlequin ce qui est, pour elle, une véritable
humiliation : il n’est pas noble, c’est un valet. Iphicrate ne
sera mis au courant des visées de Cléanthis que dans la
scène IX.
Trivelin, et donc Marivaux, impose les épreuves
à Euphrosine puis à Iphicrate mais, avec lui, elles paraissent
moins difficiles à surmonter (Cléanthis est plus agressive
qu’Arlequin dans la scène des portraits)
Troisième
lecture : scène III, p. 61
CLEANTHIS : Vous
souvenez-vous d'un soir où vous étiez avec ce cavalier si bien
fait ? j'étais dans la chambre ; vous vous entreteniez bas ; mais j'ai
l'oreille fine : vous vouliez lui plaire sans faire semblant de rien ; vous
parliez d'une femme qu'il voyait souvent. "Cette femme-là est
aimable, disiez-vous : elle a les yeux petits, mais très doux" ; et
là-dessus, vous ouvriez les vôtres, vous vous donniez des tons,
des gestes de tête, de petites contorsions, des vivacités. Je
riais. Vous réussîtes pourtant, le cavalier s'y prit ; il vous
offrit son cœur. "A moi ? lui dîtes-vous. - Oui, Madame,
à vous-même, à tout ce qu'il y a de plus aimable au monde.
- Continuez, folâtre, continuez", dîtes-vous, en ôtant
vos gants sous prétexte de m'en demander d'autres. Mais vous avez la
main belle ; il la vit, il la prit, il la baisa ; cela anima sa
déclaration : et c'était là les gants que vous demandiez.
Eh bien ! y suis-je ?
Cléanthis n’a pas toutes les manies
d’Euphrosine : elle n’est pas noble. Or, lors du changement de
statut imposé par Trivelin, elle se plaît dans le rôle de
maîtresse et lorsqu’elle demande à Arlequin de la
séduire dans la scène VI, on voit bien qu’elle n’a
pas envie de jouer. Elle veut profiter au maximum de sa nouvelle condition
sociale alors qu’Arlequin ne peut jouer son rôle correctement.
Lui, ne peut remplacer son maître et je pense
qu’il ne le souhaite pas mais Cléanthis a toujours
été jalouse du train de vie mené par Euphrosine et
maintenant que ce train de vie peut être le sien, elle en jouit au
maximum sans se soucier de son ancienne maîtresse.
Dans cette pièce, on a donc la figure de femmes
coquettes, superficielles et maniérées d’une part et
d’autre part, la figure d’une femme revancharde, jalouse et
malveillante.
Dans ce livre de Marivaux, celui-ci a voulu faire passer un
message critiquant la société de son époque. Entre autres
se dresse une critique du statut social visant à dénoncer les
privilèges des nobles et l’inégalité des conditions.
Arlequin et Iphicrate, pourtant nés dans la même maison et
s’aimant sincèrement, sont séparés par leur
différence sociale.
Dans le domaine amoureux, c’est la même
chose : lorsque Arlequin avoue son amour à Euphrosine, celle-ci est
blessée dans son amour-propre : comment un valet peut-il tomber
amoureux d’elle ? Le mélange de condition sociale dans un
couple est inconcevable étant donné que la société
de l’époque ne l’accepte pas.
On privilégie donc le respect des statuts
plutôt que le bonheur.
On retrouve celle idée dans Le Jeu de
l’Amour et du hasard : Sylvia et
Dorante sont amoureux mais ces deux maîtres déguisés en
valets ne savent pas que l’autre est maître. De ce fait, ils
hésitent à s’avouer leur amour. Dorante le fait mais Silvia
est plus réticente.
Cela nous amène donc à une autre critique
présente à la fois dans Le Jeu de l’Amour et du hasard et dans L'île des Esclaves :
celle des mœurs féminines de l'époque guidées par la coquetterie,
la vanité, la malveillance et la jalousie.
CONCLUSION.
Mais ces critiques, bien qu’adressées au
public, ne sont pas là pour remettre en cause un système :
Marivaux ne rêve pas d’une société sans
différences sociales et sans classes sociales. Il constate simplement
les agissements d’une société basée sur
l’amour-propre et le paraître où les valets ont plus de
dignité que les maîtres. Si la hiérarchie sociale lui
semble nécessaire, elle n’en est pas moins arbitraire et absurde
et Marivaux essaie de la reformuler dans un nouvel esprit centré sur le
respect de l’individu et non sur le respect des convenances.
Quatrième
lecture : scène X, p. 87-88
CLEANTHIS : Ah ! vraiment,
nous y voilà avec vos beaux exemples. Voilà de nos gens qui nous
méprisent dans le monde, qui font les fiers, qui nous maltraitent, et
qui nous regardent comme des vers de terre ; et puis, qui sont trop heureux
dans l'occasion de nous trouver cent fois plus honnêtes gens qu'eux. Fi !
que cela est vilain, de n'avoir eu pour mérite que de l'or, de l'argent
et des dignités ! C'était bien la peine de faire tant les
glorieux ! Où en seriez-vous aujourd'hui, si nous n'avions point d'autre
mérite que cela pour vous ? Voyons, ne seriez-vous pas bien attrapés
? Il s'agit de vous pardonner, et pour avoir cette bonté-là, que
faut-il être, s'il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ;
grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela ; en valiez-vous
mieux ? Et que faut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur
bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu'il nous faut,
voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu'un homme
est plus qu'un autre. Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde
? Voilà avec quoi l'on donne les beaux exemples que vous demandez et qui
vous passent. Et à qui les demandez-vous ? À de pauvres gens que
vous avez toujours offensés, maltraités, accablés, tout
riches que vous êtes, et qui ont aujourd'hui pitié de vous, tout
pauvres qu'ils sont. Estimez-vous à cette heure, faites les superbes,
vous aurez bonne grâce ! Allez ! vous devriez rougir de honte.
Et comme Trivelin le dit dans la scène XI :
" la différence des conditions n’est qu’une
épreuve que les dieux font sur nous".